• LA FLUTE QUI S'EST TUE

     

    Je m'écoute, avec des frissons ardents,

    Moi, le petit faune au regard farouche.

    L'âme des forêts vit entre mes dents

    Et le dieu du rythme habite ma bouche.

     

    Dans ce bois, loin des aegipans rôdeurs,

    Mon coeur est plus doux qu'une rose ouverte;

    Les rayons, chargés d'heureuses odeurs,

    Dansent au son frais de ma flûte verte.

     

    Mêlez vos cheveux et joignez vos bras

    Tandis qu'à vos pieds le bélier s'ébroue,

    Nymphes des halliers! Ne m'approchez pas!

    Allez rire ailleurs pendant que je joue!

     

    Car j'ai la pudeur de mon art sacré,

    Et, pour honorer la Muse hautaine,

    Je chercherai l'ombre et je cacherai

    Mes pipeaux vibrants dans le creux d'un chêne.

     

    Je jouerai, parmi l'ombre et les parfums,

    Tout le long du jour, en attendant l'heure

    Des choeurs turbulents et des jeux communs

    Et des seins offerts que la brise effleure...

     

    Mais je tais mon chant pieux et loyal

    Lorsque le festin s'exalte et flamboie.

    Seul le vent du soir apprendra mon mal,

    Et les arbres seuls connaîtront ma joie.

     

    Je défends ainsi mes instants meilleurs.

    Vous qui m'épiez de vos yeux de chèvres,

    O mes compagnons! allez rire ailleurs

    Pendant que le chant fleurit sur mes lèvres!

     

    Sinon, - je suis faune après tout, si beau

    Que soit mon hymne, et bouc qui se rebiffe, -

    Je me vengerai d'un coup de sabot

    Et d'un coup de corne et d'un coup de griffe!

     

    Renée Vivien


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