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    Les yeux tournés sans fin vers les splendeurs éteintes,

    Nous évoquons l'effroi, l'angoisse et le tourment

    De te baisers, plus doux que le miel d'hyacinthes,

    Amante qui versas impérieusement,

    Comme on verse le nard et le baume et la myrrhe,

    Devant l'Aphrodita, Maîtresse de l'Erôs,

                     L'orage et l'éclair de ta lyre,

                                    O Psappha de Lesbôs!

     

    Les siècles attentifs se penchent pour entendre

    Les lambeaux de tes chants. Ton visage est pareil

    A des roses d'hiver recouvertes de cendre,

    Et ton lit nuptial ignore le soleil.

    Ta chevelure ondoie au reflux des marées

    Comme l'algue marine et les sombres coraux,

                     Et tes lèvres désespérées

                                    Boivent la paix des eaux.

     

    Que t'importe l'éloge éloquent des Poètes,

    A Toi dont le front large est las d'éternités?

    Que t'importent l'écho des strophes inquiètes,

    Les éblouissements et les sonorités?

    La musique des flots a rempli ton oreille,

    Ce remous de la mer qui murmure à ses morts

                     Des mots dont le rythme ensommeille

                                    Tels de graves accords.

     

    O parfum de Paphôs! ô Poète! ô Prêtresse!

    Apprends-nous le secret des divines douleurs,

    Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse

    Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs!

    O langueurs de Lesbôs! Charme de Mytilène!

    Apprends-nous le vers d'or que ton râle étouffa,

                     De ton harmonieuse haleine

                                    Inspires-nous, Psappha!

     

    Renée Vivien


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    Voici la nuit: je vais ensevelir mes morts,

    Mes songes, mes désirs, mes douleurs, mes remords,

    Tout le passé... Je vais ensevelir mes morts.

     

    J'ensevelis, parmi les sombres violettes,

    Tes yeux, tes mains, ton front et tes lèvres muettes,

    O toi qui dors parmi les sombres violettes!

     

    J'emporte cet éclair dernier de ton regard...

    Dans le choc de la vie et le heurt du hasard,

    J'emporte ainsi la paix de ton dernier regard.

     

    Je couvrirai d'encens, de roses et de roses,

    La pâle chevelure et les paupières closes

    D'un amour dont l'ardeur mourut parmi les roses.

     

    Que s'élève vers moi l'âme froide des morts,

    Abolissant en moi les craintes, les remords,

    Et m'apportant la paix souriante des morts!

     

    Que j'obtienne, dans un grand lit de violettes,

    Cette immuable paix d'éternités muettes

    Où meurt jusqu'à l'odeur des douces violettes!

     

    Que se reflète, au fond de mon calme regard,

    Un vaste crépuscule immobile et blafard!

    Que diminue enfin l'ardeur de mon regard!

     

    Mais que j'emporte aussi le souvenir des roses,

    Lorsqu'on viendra poser sur mes paupières closes

    Les Lotus et le lys, les roses et les roses!...

     

    Renée Vivien


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    On voit errer au loin les yeux d'or des lionnes...

    L'Artemis, à qui plait l'orgueil des célibats,

    Qui sourit aux fronts purs sous les pures couronnes,

    Contemple cependant sans colère, là-bas,

    S'accomplir dans la nuit l'hymen des Amazones,

    Fier, et semblable au choc souverain des combats.

     

    Leur regard de dégoût enveloppe les mâles

    Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.

    L'ombre est lourde d'échos, de tiédeurs et de râles...

    Elles semblent attendre un frisson de réveil.

    La clarté se rapproche, et leurs prunelles pâles

    Victorieusement reflètent le soleil.

     

    Elles gardent une âme éclatante et sonore

    Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,

    Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,

    Le mépris du baiser et le dédain du lit.

    Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre

    Les époux de hasard que le rut avilit.

     

    "Nous ne souffrirons pas que nos baisers sublimes

    Et l'éblouissement de nos bras glorieux

    Soient oubliés demain dans les lâches abîmes

    Où tombent les vaincus et les luxurieux.

    Nous vous immolerons ainsi que des victimes

    Des autels d'Artémis au geste impérieux.

     

    "Parmi les rayons morts et les cendres éteintes,

    Vos lèvres et vos yeux ne profaneront pas

    L'immortel souvenir d'héroïques étreintes.

    Loin de la couche obscène et de l'impur repas,

    Vous garderez au coeur nos tenaces empreintes

    Et nos soupirs mêlés aux soupirs du trépas!"

     

    Renée Vivien


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    O Sommeil, ô Mort tiède, ô musique muette!

    Ton visage s'incline éternellement las,

    Et le songe fleurit à l'ombre de tes pas,

    Ainsi qu'une nocturne et sombre violette.

     

    Les parfums affaiblis et les astres décrus

    Revivent dans tes mains aux pâles transparences,

    Evocateur d'espoirs et vainqueur de souffrances

    Qui nous rends la beauté des êtres disparus.

     

    Renée Vivien


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    L'Automne s'exaspère ainsi qu'une Bacchante

    Ivre du sang des fruits et du sang des baisers

    Et dont on voit frémir les seins inapaisés...

    L'Automne s'assombrit ainsi qu'une Bacchante

    Au sortir des festins éclatants et qui chante

    La moite lassitude et l'oubli des baisers.

     

    Les yeux à demi clos, l'Automne se réveille

    Et voit l'éclat perdu des clartés et des fleurs

    Dont le soir appauvrit les anciennes couleurs...

    Les yeux à demi clos, l'Automne se réveille:

    Ses membres sont meurtris et son âme est pareille

    A la coupe sans joie où s'effeuillent les fleurs.

     

    Ayant bu l'amertume et la haine de vivre

    Dans le flot triomphal des vignes de l'été,

    Elle a connu le goût de la satiété.

    L'amertume latente et la haine de vivre

    Corrompent le festin dont le monde s'enivre,

    Etendu sur le lit nuptial de l'été.

     

    L'Automne, ouvrant ses mains d'appel et de faiblesse,

    Se meurt du souvenir accablant de l'amour

    Et n'ose en espérer l'impossible retour.

    Sa chair de volupté, de langueur, de faiblesse,

    Implore le venin de la bouche qui blesse

    Et qui sait recueillir les sanglots de l'amour.

     

    Le coeur à moitié mort, L'Automne se réveille

    Et contemple l'amour à travers le passé...

    Le feu vacille au fond de son regard lassé.

    Dans son verger flétri l'Automne se réveille.

    La vigne se dessèche et périt sur la treille,

    Dans le lointain pâlit la rive du passé...

     

    Renée Vivien


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